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Editorial
Peut-être N°4

Il existe près des écluses
Un bas-quartier de bohémiens
Dont la belle jeunesse s’use
A démêler le tien du mien

En bande on s’y rend en voiture
Ordinairement au mois d’août
Ils disent la bonne aventure
Pour des piments et du vin doux [1]

Le pastel de couverture, dû à Judith Rothchild, qui est aussi graveur et pratique à ce titre la manière noire, appelle à placer en exergue de l’éditorial du quatrième numéro de Peut-être ces vers d’Aragon, publiés en 1956 dans Le roman inachevé. Dans Mélancolie solaire, Claude Vigée cite Aragon parmi les poètes les plus marquants des années de guerre avec Pierre Emmanuel, Robert Desnos, Jean Cassou et René Char. Il racontait même, lors d’une présentation de son œuvre et lecture de ses poèmes, à Lyon, qu’il avait aperçu dans cette ville, en cette période troublée, Louis Aragon fuyant par une arrière-cour les sollicitudes des forces de police. C’était chez René Tavernier, le père du cinéaste. Il le rencontra par ailleurs, sur le pont d’Avignon, en compagnie d’Elsa Triolet, invité à déjeuner. [2] C’est à ce moment-là qu’il fit également la connaissance de Pierre Emmanuel. Nous reprenons dans ce volume, à l’intersection de deux dates – 1983, pour sa publication, voici trente ans, dans Pâque de la parole, et ces années dont il est question dans les premiers chapitres de La lune d’hiver ainsi que dans le premier de Mélancolie solaire, 1940-1942 –, le Journal du Ponant, qui nous mène jusqu’au temps de l’exil, aux Etats-Unis. Ces pages sont très frappantes, car elles contiennent les grandes lignes du souci poétique de Claude Vigée, ainsi exprimé : « Ce qui rend aux poètes de ma génération la tâche si difficile, c’est l’obligation de formuler en même temps le nouveau ‘sentiment du monde’, dépaysant à tous égards, différent de celui dont nous sommes les héritiers directs, et les principes – positifs autant que négatifs – de sa manifestation dans le langage des signes. Non pas cela seulement, mais son incarnation effective dans des poèmes. Voilà notre triple tâche. Entre ces trois missions simultanées, faut-il s’étonner si parfois l’esprit vacille et s’égare ? Car chacune demande pour elle seule une lucidité et une concentration absolues. Je serais meilleur artiste sans les deux premières obligations, meilleur penseur sans la dernière. Mais la conjoncture historique et culturelle me paraît telle qu’il ne vaut pas la peine d’être aujourd’hui l’artiste modèle, dans le sens de la perfection formelle pure et simple : être bon artiste ne signifie rien, si ce n’est pour la manifestation d’un sentiment d’existence dont la mise au monde est justement la tâche primordiale des hommes de notre génération. » Cet exposé de la tâche à accomplir suit des remarques sur « le ‘Symbolisme’ caduc de l’époque nihiliste ». Il s’agit de manifester le sentiment du monde et de la vie tout en l’incarnant dans une expression. Art et pensée ne font qu’un. On le sait : Claude Vigée a toujours rejeté la conception idéaliste de la beauté désincarnée. Déjà opposé à la perspective de T.S. Eliot, il écrit dans ce journal, en janvier 1942 : « ‘Vaincre par le temps même, L’éternité du temps’ ? Quelle blague ! Oui, à la rigueur, quand cela dure cinq minutes. » Il s’agit pour lui de « dompter le temps » [3] comme il le proclame dans l’un des « Trois nocturnes ». Et je voudrais à nouveau citer Louis Aragon, dans Le Fou d’Elsa (1963), car il écrit, dans « La fable du miroir-temps » – titre déjà très évocateur –, ces vers qui semblent faire écho à la préoccupation de Claude Vigée de donner chair au devenir entre extase et errance :

« Mais si le miroir est du temps au lieu de l’étendue
Que se passe-t-il à son foyer

[...]
Imagine seulement un miroir où le temps le temps reflète
Imagine l’image en lui qu’il t’apporte
Ce miroir où tu ne te vois point mais elle
Imagine le miroir-temps habité de l’image-amour » [4]

Dans l’interpénétration de ces deux composés, « miroir-temps » et « image-amour », se fonde ce que Claude Vigée nomme la « demeure », « une présence errante / dans le vent du désert » [5], ce « Peut-être » qui est aussi « Dieu qui n’es[t] fait de rien » [6] :

« Naît une voix qui chante en plein jour dans l’oreille,
comme au cœur de la nuit la lettre Aleph sommeille
au fond du saint des saints silencieux et clos :
dans la langue oubliée de l’enfance muette. » [7]

Si le « miroir-temps » est habité de « l’image-amour », alors luit le « foyer saint des rayons primitifs » dont parle Baudelaire dans « Bénédiction » [8], en ces vers que Claude cite souvent. Et cette ferveur qui s’incarne dans l’œuvre, « le meilleur témoignage / Que nous puissions donner de notre dignité », donne forme au temps en alimentant le « cri répété par mille sentinelles » [9]. Si le symbolisme désincarné se confond avec l’allégorie en un système d’équations s’établissant sur le principe d’identité, sans ouverture donc, la relation au temps s’assimile à la relation amoureuse en ce qu’elle se fonde sur un rapport d’altérité, que le poète s’efforce de traduire comme Je et Tu, plutôt que de perdre le monde et lui-même dans un miroir qui ne serait « que de l’étendue ». Nous aboutissons dans les deux cas, avec « le miroir-temps habité de l’image-amour » ou bien avec cette « voix qui chante en plein jour à l’oreille, / comme au cœur de la nuit la lettre Aleph sommeille », à la relation ternaire que décrit Kierkegaard et qui marque le dépassement du désespoir : « ... en s’orientant vers lui-même, en voulant être lui-même, le moi plonge, à travers sa propre transparence, dans la puissance qui l’a posé. » [10] C’est en cette ouverture, qui est souffle de l’origine, que naît la pleine pensée poétique, incarnant le « sentiment de l’existence », et surmontant dès lors le nihilisme, ou la sécheresse de l’expression enfermée dans les limites du Moi, haïssable s’il a perdu le monde.

Nous accueillons, dans ce numéro 4, plusieurs points de vue sur l’œuvre de Claude Vigée, en republiant les recensions de Robert Misrahi, André Néher, Arnold Mandel et René Girard, ainsi qu’en confrontant le poète à d’autres poètes, comme le fait Jessica Stephens dans son analyse de la traduction des Quatre Quatuors de T.S. Eliot par le jeune Claude Vigée. Helmut Pillau met en relief l’amitié liant ce dernier à Adrien Finck, tous deux alsaciens. J’explore pour ma part les liens entre la poétique de Claude Vigée et celle de Benjamin Fondane d’une part, d’Albert Camus, de l’autre.
Par la suite, Anne Simonnet et Monique Jutrin s’intéressent à des notes rédigées par Rachel Bespaloff sur Pierre Emmanuel. Jean Witt reprend sa méditation sur Janine, qui nous avait tous tant bouleversés durant notre après-midi poétique de mars 2012. Puis, ne séparant pas poésie et pensée, nous menons, sous l’autorité de Robert Misrahi, une réflexion sur la liberté, axe essentiel de la philosophie de celui qui publia, en 1969, Lumière, commencement, liberté : Fondements pour une philosophie du sujet et pour une éthique de la joie, ouvrage dans lequel il définit de la sorte ce qu’il nomme « conversion », et nous retrouvons cette relation ternaire mise en valeur plus haut : « La conversion existentielle comme recommencement réflexif de l’existence est donc l’acte qui, dans ce qu’on pourrait appeler la fulguration de l’instant, décide de se détourner d’une vie pour se tourner vers une autre vie qui est une tout autre vie. » [11] Le philosophe affirme donc que « le sujet existentiel se convertit au tout autre » [12].
La plupart des philosophes qui ont contribué à cette réflexion sur la liberté furent étudiants de Robert Misrahi et lui ont d’ailleurs rendu hommage, en juin dernier, à Cerisy durant le colloque organisé par Véronique Verdier. Claude Vigée n’est pas oublié en ces lieux qu’il connaît bien, puisqu’on le voit, dans le vestibule du château, en photo avec d’autres poètes. Michel Onfray, qui avait alors parlé du philosophe de la joie en des termes pleins d’émotion, retrace ici son itinéraire. Patrick Lang esquisse une « histoire philosophique de la liberté » ; pour Bertrand Vergely « la liberté est une expérience » ; Maurice Barbot envisage la question sous l’angle de l’enseignement ; Soledad Simon s’interroge sur le déterminisme que fait peser sur nous la science ; Christophe Abrassart et Magali Uhl démêlent l’antagonisme entre sociologie et liberté ; Véronique Verdier, à travers la musique, médite sur le lien entre création et liberté. Robert Misrahi m’a demandé de m’interroger sur la liberté du poète, et lui-même introduit cet ensemble d’essais en distinguant entre les « deux libertés ».
Je fais part ici de la réflexion de Pierre Le Rouzic, membre de notre association : « Sommes-nous libres ? Un temps, je pensai savoir ce qu’était la liberté, du moins, sans prétendre être libre, je croyais avoir conçu une certaine idée de ma liberté. Et puis un jour j’ai entendu mon ami Victor nous parler, avec des mots très simples, de sa liberté, de sa conception, absolue, de la liberté, éprouvée alors qu’il était un enfant, interdit de liberté, enfermé dans le camp de Drancy, et j’ai compris que je n’avais pas compris. Une fois encore, je ne sais pas. Sommes-nous libres ? Détachement élu ou renoncement accepté ? Idiosyncrasie conquise ou névrose enfouie ? Choix assumé ou blessure tue ? La question se noue et se dénoue en chacun de nous. Chacun fait de son mieux avec ce qu’il reçoit et ce qu’il obtient. Comme le rappelle Primo Levi, ‘l’endroit où nous allons est un lieu de silence, / un lieu de surdité, limbes des solitaires et des sourds ; / la dernière étape, il te faut la parcourir sourd / la dernière étape, il te faut la parcourir seul.’ Et Baruch Spinoza nous donne notre viatique : le bonheur n’est pas la récompense de la vertu, c’est la vertu elle-même. Pour nous accompagner cette nuit, la voix de Benjamin Fondane, dans le désordre, des poèmes écrits entre 1941 et 1944. ‘Je pense, je pense, je pense / à la vie des éphémères / qui meurent en ouvrant les yeux.’ »

Les poètes prennent ensuite le relais des philosophes, Claude Vigée saisissant un « signe d’Evy ». Nous rendons hommage à Bernard Vargaftig, membre fidèle de notre association et remercions Bruna Vargaftig de nous avoir confié quelques poèmes de son époux, qui « font partie des derniers qu’il a écrits, mais je ne saurais vous dire de quand ils datent précisément », nous écrit-elle. De même, nous rendons hommage à Adrien Finck. Nous retrouvons André Spire. Nous ont également confié des poèmes Maurice Couquiaud, Michael Edwards, Jean-Luc Hohl, Michèle Finck, Yves Namur et Frédéric Le Dain. Nous publions la lettre de Claude Vigée à Michèle Finck, à propos de Balbuciendo.
Et nous traduisons : Jean Migrenne traduit Alicia Suskin Ostriker, qui nous écrit ceci : « I hope Jean told you that as a student at Brandeis University I studied with Claude Vigée in my freshman year. He taught a course on the 18th century French novel and was an excellent teacher. I did not know, until later, that he was also a poet, just as my own undergraduate students in literature classes typically did not know this about me. » (« J’espère que Jean vous a dit qu’en tant qu’étudiante à l’Université Brandeis, j’ai étudié avec Claude Vigée durant ma première année. Il donnait un cours sur le roman français du dix-huitième siècle. C’était un excellent professeur. Je ne savais pas à l’époque qu’il était aussi poète, de la même façon que mes propres étudiants de littérature, avant la licence, ne savaient pas non plus, rien d’étonnant à cela, que j’étais poète. » Michèle Duclos traduit Ruth Fainlight, et je traduis Bruce Ross-Smith et John Presley. Nous ne publions pas que des poètes de langue anglaise, puisque Marc Sagnol nous propose sa traduction d’une séquence poétique de Valéra Schein, « Le vent emporte ».
N’oublions pas les artistes qui participent à ce numéro. Isabelle Raviolo nous propose des encres, tout comme Alain Lacouchie. Isabelle Valdelièvre nous présente des eaux-fortes au dessin évocateur et vigoureux. Nous avons également fait appel à trois graveurs, – non seulement Judith Rothchild déjà nommée, mais aussi Michèle Joffrion et Guy Braun –, pratiquant la manière noire, dont ce dernier nous dévoile les mystères. Tout art est une initiation à la vie en nous, un accomplissement, pour chacun – lecteur et auteur, artiste et spectateur –, de sa singularité et de son intégrité, part exquise, pour reprendre le mot de Delacroix, de notre humanité. Léonard de Vinci écrivait dans ses Carnets : « La peinture est une poésie muette, et la poésie est une peinture aveugle. » [13]

Bonne lecture.

Anne Mounic
Chalifert, le 30 septembre 2012.

Notes

[1Louis Aragon, « Après l’amour », Le roman inachevé (1956). Paris : Gallimard Poésie, 2000, p. 151.

[2Claude Vigée me redonne ces précisions, jeudi 4 et vendredi 5 octobre 2012, au téléphone.

[3Claude Vigée, La lutte avec l’ange (1950), Mon heure sur la terre. Paris : Galaade, 2008, p. 89.

[4Louis Aragon, « Le printemps », Le Fou d’Elsa (1963). Paris : Gallimard Poésie, 2002, p. 235.

[5Claude Vigée, « La demeure est le secret », Dix poèmes de Jérusalem, Mon heure sur la terre, op. cit., p. 665.

[6Claude Vigée, Le Feu d’une nuit d’hiver, ibid., p. 643.

[7Ibid.

[8Charles Baudelaire, « Bénédiction », Les Fleurs du Mal (1857). Paris : Le Livre de Poche, 1967, p. 19.

[9Charles Baudelaire, « Les Phares », ibid., p. 24.

[10Sören Kierkegaard, Traité du désespoir (1849), in Miettes philosophiques, Le concept de l’angoisse, Traité du désespoir. Paris : Gallimard Tel, 2003, p. 352.

[11Robert Misrahi, « La conversion réflexive », Lumière, commencement, liberté (1969). Paris : Seuil Points, 1996, p. 295.

[12Ibid., p. 294.

[13Léonard de Vinci, cité par Ettore Maiotti, Manuel pratique de dessin au crayon. Paris : Celiv, 1995, p. 63.