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Evocation de l’après midi par Pierre L

Samedi dernier nous sommes allés écouter Claude Vigée dire sa poésie, comme un crépuscule lent et chaleureux… En fait, le projet d’Anne Mounic qui organisait cet après-midi poétique était plus vaste. Tout d’abord, Patricia Sustrac nous a offert une lumineuse évocation épistolaire de Max Jacob, héraut cher à mon cœur car né chez moi en Bretagne. Je me rappelle il y a quelques années avoir demandé à mon ami Victor en lui montrant un portrait de Max « composé » par Lou Dubois : « Connais-tu Max Jacob, poète juif et breton ? » Je pensais que Victor ne le connaissait pas, car je suis sot. Et Victor de me répondre vivement, tout d’un coup très sérieux comme il peut l’être : « Bien sûr je connais Max Jacob, je me rappelle bien de son arrivée à Drancy… » Il a servi l’innocence et l’intelligence, l’humilité et la sincérité d’une façon si émouvante. En écoutant Mme Sustrac, j’ai noté au passage ses mots : « de ceux de mes amis dont le souvenir est comme une maçonnerie de mon cœur… ne rions pas, pleurons plutôt… » et puis « l’amitié, c’est le clou auquel il a suspendu sa vie…

Nous avons ensuite écouté Marie-Brunette Spire dire les poèmes de son père, André.

« – Quelle cendre ils ont jetée sur vos yeux »
Vos livres détestables ! …
Je rentre, les mains pleines de fleurs pour votre chambre,
Vous ne souriez pas, vous ne m’embrassez pas.
– Ce soir vos fleurs seront flétries.
– Je vais guérir leurs longues tiges
Dans mes chers vases de cristal.
Regardez ces tiges d’œillet dans cette eau claire,
Ces feuilles noyées, ces reflets, ces lumières.
– Ma bien-aimée, comme ils sont fragiles vos vases !
– Regardez ces lourdes tulipes
Se pencher vers ces gravures ;
Et ces anémones violettes
Rehausser ce tableau ancien.
– Vos gravures se piquent et vos tableaux s’écaillent.
Quelles prunelles voilées, quelles paupières pesantes
Ils ont imposées à vos tristes yeux
Vos ancêtres aveugles !
Laissez-moi les aimer ces choses passagères.
– Détruis-les, brise-les. Elles gouvernent nos âmes.
Nos pensées entravées
Ne savent où poser nos rêves enchainés.
Arrache, déchire, brûle ces choses qui nous possèdent ;
Et que nos murs soient gris
Et que nos murs soient nus
Comme la toile nomade d’une tente.
–Tu croyais les aimer, ces choses d’un instant,
Naguère, aux heures de ta grande détresse,
Lorsque désespéré, du Peuple t’arrachant,
Tu vins baiser mes mains, tu vins les supplier
De dresser, contre les plaintes paresseuses des hommes,
La muraille de mes rubans et de mes fleurs.
Et voilà que tu as détruit notre défense !
Ecoute, de nouveau leurs lamentations
Jusqu’ici montent.
– Ouvre ton piano, laisse couler ton âme ;
Pose ces accords aigus, insistés, ces sanglots.
Par mes sens les plus purs prends mon corps,
prends mon âme.
Tes mains tremblent, s’arrêtent.
Tu te tais.
Plaque ces accords graves, qui sonnent
comme des cloches.
– Oh ! mon ami, ouvre les yeux !
Notre chambre s’emplit d’une foule douloureuse
Regarde ces yeux sombres, ces visages défaits,
Ces mains maigres, fiévreuses.
Ils entrent, un à un, et leurs têtes se penchent.
Ils pleurent ; ils écoutent ; ils écoutent comme toi ;
Ils sont doux ; ils sont fiers ; ils viennent de partout ;
Les uns sont bien vêtus ; les autres sont pauvres ;
Mais aucun d’eux ne semble le maître des autres.
– Ô mes frères, ô mes égaux, ô mes amis.
Peuple sans droits, peuple sans terre ;
Nation, à qui les coups de toutes les nations
Tinrent lieu de patrie,
Nulle retraite ne peut me défendre de vous.
Ce n’est pas vous qu’on calme en montrant dans les rues
Les puissants chamarrés ;
Ce n’est pas vous qu’on grise en allumant des rampes
Aux frises des palais où d’autres vont danser !
Ce n’est pas toi, peuple orgueilleux, que l’on fait taire,
En t’envoyant, par des cavaliers à crinière,
Des billets de théâtre, ou des rubans violets.
Avec vous je suis fort, je suis sûr avec vous.
Prenez-moi, rêvons ensemble, parlons ensemble
De ce temple détruit que nous aimons toujours.
Et clamons, à travers les mondes pleins de viandes,
Notre imbroyable espoir en ce Dieu infidèle
Qui nous a tant trahis que nous n’y croyons plus. »
(Rêves juifs, Poèmes juifs, 1919)

Puis Jean Witt a évoqué pour nous l’Alzheimer de Jeanine, son épouse. A l’écoute de la pudeur lumineuse de Mr. Witt, j’ai retenu au fil de mon émotion : « il faut de la force pour monter, il en faut davantage pour descendre ; il faut de la force pour se battre, il en faut davantage pour accompagner. » Le psaume 45 : « mon cœur a frémi aux paroles belles. » Saint Augustin : « il faut une délivrance, sinon c’est toujours l’abyme. » Et puis bien sûr, le psaume 137, car nous sommes tous exilés : « Sur les bords des fleuves de Babylone, / nous étions assis et nous pleurions, / en nous souvenant de Sion. / Aux saules de la contrée / nous avions suspendu nos harpes. / Là, nos vainqueurs nous demandaient des chants, / et nos oppresseurs de la joie : / Chantez-nous quelques-uns des cantiques de Sion ! / Comment chanterions-nous les cantiques de l’Éternel / sur une terre étrangère ? » Jeanine qui se désespère : « je suis comme un cheval ; je tire une charrette et je ne sais plus parler. » Jean de lui répondre : « ton sourire éclaire mes pages d’écriture ; j’écris à la lumière de ton visage… nous nous rencontrons dans le silence de nos puits. » Conclusion empruntée à Claude Vigée : « l’homme naît grâce au cri. »

Enfin le poète Hélène Péras nous dit ses poèmes, puis ceux de Claude Vigée. A l’écoute de son amie Hélène, le poète se fait subtilement plus présent, plus attentif, il se redresse, son regard s’élève. Nous sentons qu’un dialogue invisible se tisse entre deux êtres qui se connaissent et deux âmes dialoguent hors de notre portée, à nous autres pauvres terriens. Après s’être ensuite un peu échauffé en commentant l’aventure de la traduction des quatre quatuors de T.S. Eliott (« Time present and time past / Are both perhaps present in time future, / And time future contained in time past… » « Temps présent et temps passé / Sont tous deux présents peut-être dans le temps à venir, / Et le temps futur contenu dans le temps passé… »), réminiscences personnelles assurées, pour conclure, Claude Vigée nous dit ses derniers poèmes.

« Au seuil de l’indicible
qu’a donc été ta vie ?
Dans le soleil couchant
un haut nuage en feu
porté par le vent froid,
qui lentement s’éteint
en plongeant dans la nuit. »
(La fin à l’horizon)

« Ce chant mystérieux né sur l’arbre de vie,
tu l’entends bruire aussi au plus secret de toi
dès qu’il traverse à l’aube l’espace clair-obscur
où chaque arbre en vibrant de la racine aux cimes,
pris avec les saisons dans sa danse mortelle,
tient le monde captif sous sa terrible étreinte ;
nous naîtrons pour durer, pour mourir avec lui,
portés par sa ramure où fleurit la lumière
dont la rumeur se fait parole humaine dans le vent :
Ce chant, qui est le feu du cœur, l’arbre de vie… »
(Le chant de l’arbre de vie, 20 novembre 2009)

« J’emprunte au destin, tour à tour,
chemins terreux du jour,
sentiers de velours dans la nuit,
pour me rapprocher de la source intime
qui luit au cœur du roc, où bruit
le fin murmure de la clarté muette. »

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