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Lecture au Salon de la Revue octobre 2011

seconde partie de la vidéo

Poème, philosophie, arts : Peut-être une revue par « joui-dire »

Nous nous proposons, en présentant la revue, de développer les grandes lignes de réflexion qui nous tiennent à cœur et ont présidé à la fondation de Peut-être, dans le prolongement de l’expérience acquise avec la revue en ligne Temporel, dont le premier numéro a paru en février 2006. Nous en publions, en octobre 2011, le numéro 12. Si Temporel paraît deux fois par an, en mai et en octobre, Peut-être est une revue annuelle qui voit le jour avec le Nouvel An. Nous en publierons en janvier 2012 le troisième numéro. Pour décrire notre travail, nous utilisons l’expression de Claude Vigée, qui parlait du poème comme « connaissance par joui-dire », dans La lucarne aux étoiles, en 1998. Cette façon de dire, qui allie l’allégresse à la parole, va nous permettre de développer notre perspective. Il nous paraît en effet, et ceci explique la composition de la revue, que le poème, la pensée et chaque forme d’art – photographie, peinture, sculpture, gravure, musique –, de façon solidaire, constituent une initiation, rude mais joyeuse, à l’exercice de la subjectivité partagée. L’enchantement que crée la confiance déduite du libre exercice de la voix intérieure nous permet, avec liesse et souplesse, de « danser vers l’abîme », selon une autre expression de Claude Vigée, mais aussi sur l’abîme, en songeant à Baudelaire.

Introduction : La confiance sur l’abîme.

Parlant de Baudelaire, je songe au petit poème en prose qui s’intitule « Une mort héroïque ». Le bouffon, du nom éloquent de Fancioulle, dérivé de l’italien fanciullo qui désigne l’enfant dans sa candeur et son innocence, ayant comploté contre son prince, se voit condamné à mort, mais tenu, avant de mourir, de donner un spectacle où il « devait jouer l’un de ses principaux et de ses meilleurs rôles ». Et effectivement, Fancioulle, en dépit de la menace que constitue la minute qui vient puisque la mort lui est promise, répand l’enchantement. « Le sieur Fancioulle excellait surtout dans le rôles muets ou peu chargés de paroles, qui sont souvent les principaux de ces drames féeriques dont l’objet est de représenter symboliquement le mystère de la vie. Il entra en scène légèrement et avec une parfaite aisance, ce qui contribua à fortifier, dans le noble public, l’idée de douceur et de pardon. » Et Baudelaire d’insister sur le caractère vivant de ce possible que le bouffon sur scène incarne, ce qui lui fait dire que « l’ivresse de l’Art est plus apte que toute autre à voiler les terreurs du gouffre », ces mots que Benjamin Fondane place en exergue de Baudelaire et l’expérience du gouffre. L’enchantement auquel Fancioulle parvient et auquel il fait accéder ses admirateurs se fonde sur l’unité parfaite de l’instant. L’artiste ne fait qu’un avec lui-même ; nous ne faisons qu’un avec nous-mêmes en ce moment qu’il nous offre par son art. Et le souci de la mort ne se réintroduit que dans le doute, quand le sifflement de l’autre enfant, sur la suggestion du Prince, arrête tout net le bouffon dans son élan et le tue d’un seul coup. « A un certain moment, je vis Son Altesse se pencher vers un petit page, placé derrière elle, et lui parler à l’oreille. La physionomie espiègle du joli enfant s’illumina d’un sourire ; et puis il quitta vivement la loge princière, comme pour s’acquitter d’une commission urgente.

Quelques minutes plus tard un coup de sifflet aigu, prolongé, interrompit Fancioulle dans un de ses meilleurs moments, et déchira à la fois les oreilles et les cœurs. Et de l’endroit de la salle d’où avait jailli cette désapprobation inattendue, un enfant se précipitait dans un corridor, avec des rires étouffés.

Fancioulle, secoué, réveillé dans son rêve, ferma d’abord les yeux, puis les rouvrit presque aussitôt, démesurément agrandis, ouvrit ensuite la bouche comme pour respirer convulsivement, chancela un peu avant, un peu en arrière, et puis tomba roide mort sur les planches. »
Et Baudelaire parle du « sifflet, rapide comme un glaive ». L’ironie, dès lors, la désapprobation, ou le sarcasme, aura, comme le glaive de l’archange, chassé l’artiste et son public du paradis.

Ce qui est quasiment une parabole, nous permet d’envisager de façon simultanée ces deux perspectives en apparence contradictoires : le joui-dire et l’abîme, sans que nous opposions le bien et le mal. Nous ne démêlons guère, bien au contraire, la joie du tragique, et c’est ce que contient le titre de Peut-être, qui donne toute la mesure indécise de la minute qui vient, entre le possible et l’abîme. Maintenir le possible contre la négation constitue donc une lutte, qui fonde la parole poétique. Voici, rapidement esquissée, la pensée qui sous-tend notre revue – non pas une démarche formelle autour d’un objet esthétique, mais la quête d’un enchantement autour d’une parole vivante. Nous célébrons ainsi l’œuvre de Claude Vigée en ce qu’elle porte d’avenir.

Anne Mounic

Guy Braun : La composition artistique de la revue.

Anthony Rudolf, ami de Claude Vigée et traducteur de ses poèmes en anglais, évoque cette longue amitié.

Lecture bilingue de poèmes de Claude Vigée.

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